Vers un premier hameau léger en Bretagne


Octobre 2020. Une rencontre autour de l'habitat réversible est co-organisée par Hameaux Légers et BRUDED, à laquelle plus de 80 élus bretons participent. Parmi eux, 3 élus de la commune de Saint-André des Eaux, près de Dinan. Intéressés par le concept de hameau léger, ils reprennent contact avec l'association et insistent pour qu'une rencontre ait lieu malgré le confinement. La graine d'un nouveau hameau léger vient d'être plantée...

Le modèle du hameau léger


Rappelons ce que nous entendons par "hameau léger". Face aux enjeux écologiques et sociaux que rencontrent nos sociétés, l'association Hameaux Légers s'est donné une mission : "Permettre à toutes et à tous d'accéder à des habitats et des modes de vie durables et solidaires, pour des territoires plus vivants." Depuis 2017, nous développons et démocratisons le modèle du "hameau léger" que nous croyons être l'une des solutions pour relever les nombreux défis du secteur du logement en France : spéculation foncière et exclusion sociale croissante, production de déchets, émission de gaz à effet de serre, artificialisation des sols, dévitalisation des zones rurales.

Un hameau léger est un lieu de vie participatif accueillant un petit nombre d'habitats réversibles, accessible aux foyers à ressources modestes, réalisé en partenariat avec la commune qui l'accueille. L'originalité de ce modèle repose sur trois piliers :

  1. La dimension participative
    Les habitant·e·s gèrent la vie collective en gouvernance partagée et mutualisent des espaces et équipements, permettant de tisser des liens sociaux forts et de lutter contre l'exclusion.

  2. La dissociation de la propriété du sol et de l'habitat
    Les habitant·e·s sont propriétaires de leur habitat mais non du terrain, qui est loué à bas prix au collectif via un bail dit "emphytéotique" sur une période longue (jusqu'à 99 ans). Un compromis permettant d'allier sécurité (être propriétaire de son logement) et accessibilité financière (enrayer la spéculation immobilière).

  3. La réversibilité des habitats
    Les habitations sont pensées pour préserver autant que possible les écosystèmes en privilégiant les matériaux biosourcés et locaux, en évitant les fondations en béton qui imperméabilisent les sols et en favorisant des systèmes économes en ressources (énergie, eau). A terme, une fois les habitats déplacées ou démolis, le terrain peut retrouver son état initial .

Un modèle d'habitat ambitieux et prometteur qu'ont choisi de concrétiser un maire et un collectif d'habitant·e·s dans la commune de Saint-André des Eaux.

Le projet du Hameau du Placis


Fin 2020 donc, le maire de Saint-André des Eaux et le collectif d'habitant·e·s conviennent ensemble d'un projet commun. Il comprend d'abord la reprise du dernier commerce de la commune, le café-concert l'Eprouvette, à vendre depuis plusieurs années. Est négociée la création d'un hameau léger sur un terrain communal loué via un bail emphytéotique de long terme. Enfin, l'ouverture d'un écocentre de formation est envisagée.

Le projet est en bonne voie. La commune, volontaire, s'engage a prendre en charge les travaux de rénovation et de remise aux normes du café-concert, propose un bail emphytéotique d'un montant de 1 euros par mètre carré, soit environ 50€ par habitat et par an, et envisage de construire un hangar en centre bourg et de le louer à l’association pour l'écocentre. Le 22 décembre, le conseil municipal vote un accord de principe pour le projet, et l'installation du hameau est envisagée pour l'été 2021.

Pour la commune de 350 habitant·e·s, c'est une aubaine en termes de vitalité démographique et économique. « La commune accueillera ainsi des nouvelles familles! C’est excellent pour notre village ! » se réjouissait la conseillère municipale Agathe Gouedard en janvier dernier.

Le café-concert l'Eprouvette, crédit photo : Sylvie Couvert

Des voix s'élèvent contre le projet


Pourtant, le projet ne fait pas l'unanimité dans la commune. Parmi les conseillers municipaux, certains expriment leurs craintes de voir arriver une communauté d'écolos qui remettrait en cause certaines pratiques agricoles. Le 31 décembre 2021, Le Petit Bleu, un quotidien local, se fait l'écho de ces inquiétudes, citant notamment Yannick Feudé, 1er adjoint au maire et entrepreneur agricole : « Il ne faudrait pas qu'ils jugent de façon drastique notre mode d'agriculture, qui, certes devra évoluer, mais lentement pour que nous puissions nous organiser ! ».

L'article, qui fait le lien avec Daniel Cueff, connu pour avoir tenté d'interdire les pesticides à moins de 150m des habitations, met le feu aux poudres. Dès février, un habitant de la commune fait circuler une pétition demandant l'abandon pur et simple du projet et présentant Hameaux Légers comme "une association connue dans toute la France pour son combat contre l'agriculture". En avril, elle compte une centaine de signatures.

Le collectif calme le jeu


En janvier, le collectif rédige un communiqué de presse intégré au bulletin municipal afin d'expliquer plus clairement les différentes parties du projet.
En mai, ses membres rédigent une lettre pour se présenter aux habitant·e·s et répondre à certaines fausses informations diffusées par les opposants au projet.

Nous avons entre 25 et 30 ans, ce qui signifie que nous avons grandi dans un monde en crises : crises économiques, crise du logement, crise du chômage, crise climatique et maintenant crise sanitaire. Nous refusons d'y voir une fatalité et tâchons d'agir à notre échelle pour vivre de manière solidaire et respectueuse de l'environnement.

Collectif du hameau du Placis, extrait d'une lettre aux habitants de Saint-André des Eaux, mai 2021

En raison du contexte de crise sanitaire empêchant la tenue de la réunion publique prévue, des permanences sont organisées à la mairie afin de permettre au habitant·es de rencontrer les membres du collectif, et un cahier de doléances est mis à disposition pour que les Andréen·nes y donnent leur opinion sur le projet. Une trentaine d'habitant·es se déplacent pour écrire des mots, tous positifs sauf un, ce qui fait chaud au cœur des membres de l'équipe-projet.

Le collectif du hameau léger du Placis

Germination du collectif et du projet


Bien que l'opposition de certains Andréen·ne·s ait ébranlé le collectif, le projet n'a pas été ajourné ou mis en suspens. Au contraire, installés dans un gite dans une commune voisine, ses 9 membres profitent du printemps pour mûrir leur projet et notamment en délimiter les contours. Accompagnés par l'association Hameaux Léger, ils et elles suivent des ateliers hebdomadaires qui leur permettent de fédérer le groupe-cœur du projet. Au fil des semaines, les membres identifient leurs besoins individuels et collectifs, définissent leur raison d'être, puis avancent pas-à-pas vers le concret : aménagement des espaces, modèle juridique et financier, règlement intérieur et engagements, etc.

Cheminer ensemble en confiance pour incarner librement nos valeurs au sein d'un lieu de vie sobre et partagé.

Raison d'être du collectif du hameau du Placis

Le collectif affine aussi son projet d'activités économiques. Ne trouvant pas de terrain pour son implantation près de la commune, le projet d'écocentre est remis à plus tard pour se concentrer sur la reprise du café-concert. Le fond de commerce devrait être racheté par une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) dans laquelle les salarié·es, fournisseurs, associations, collectivités locales et client·es pourront devenir sociétaires et prendre part aux décisions. En plus de l'activité de café-concert, les repreneur·se·s souhaitent monter une épicerie où vendre des produits locaux et de dépannage, organiser des événements socio-culturels pour toutes les générations puis développer une offre de restauration.

La commune ne disposant que d’un seul commerce, situé au coeur du village, il nous semble essentiel que les habitants de Saint-André des Eaux et des environs soient acteurs du changement de gérant de l’Eprouvette et s’approprient le nouveau projet de l’établissement

Pauline Serrus, porteuse de projet

En parallèle, une partie des futur·e·s habitant·e·s travaille depuis mars en partenariat avec l'école d'architecture de l'ENSA Nantes sur la création de leurs habitats réversibles ! Dans le cadre d'un projet de fin d'études, "Protolab", plusieurs groupes d'étudiant·e·s ont eu l'opportunité de concevoir puis fabriquer de toutes pièces deux prototypes d'habitats réversibles, démontables, qui doivent être installés sur le terrain communal à Saint-André des Eaux.
Afin de concevoir des habitats respectueux de la réglementation et des traditions locales, le collectif sollicite aussi le conseils des Architectes des Bâtiments de France.

Maquettes des maisons démontables réalisée par les étudiant·e·s de l'ENSA Nantes

Le dénouement


Après de longs mois d'incertitude, le conseil municipal vote le 29 juin à 7 voix contre 3 et 1 abstention l'autorisation d'installation du collectif sur le terrain communal avec un bail emphytéotique d'une durée de 80 ans, et la reprise du bail du café-concert. C'est la naissance officielle du premier hameau léger de Bretagne !

La reprise par ces jeunes est une aubaine pour les Andréens, surtout dans le contexte actuel. La convivialité et le vivre-ensemble seront maintenus !

Jean-Louis Nogues, maire de Saint-André-des-Eaux

La même semaine, les deux habitats légers enfin terminés sont démontés et transportés de Nantes à Saint-André des Eaux pour y être stockés jusqu'au moment du montage sur le terrain communal. L'occasion pour les étudiant·e·s de présenter leurs prototypes pionniers aux habitant·e·s de la commune, heureux·ses de voir le projet se concrétiser sous leurs yeux.

Et maintenant ?


Si l'autorisation d'implantation votée par la mairie est une première victoire, le projet du hameau léger du Placis n'en est encore qu'a ses débuts. Le collectif a beaucoup à faire dans les prochains mois. Dès août, l'un des habitats réversibles réalisé par l’école d’architecture de Nantes sera installé à Saint-André des Eaux dans le cadre d’un événement de préfiguration du projet. En 2022, il sera rejoint par d'autres habitats réversibles tandis que le café-concert ré-ouvrira ses portes, animé par une toute nouvelle équipe. La vie du hameau pourra bel et bien commencer !

Au sein de l’association Hameaux Légers, nous souhaitons faire du hameau du Placis un projet témoin pour inciter d’autres municipalités à mettre à disposition des terrains dans un contexte où l’envolée des prix de l’immobilier fragilise l’accès au logement, notamment pour les jeunes.

Ce que nous retenons du chemin parcouru


Le projet d'installation du hameau léger du Placis est une expérience riche qui nous permet de confronter nos idées et aspirations à la réalité, d'identifier des freins et les leviers pour les dépasser, et d'affiner le modèle des Hameaux Légers que nous souhaitons partager au plus grand nombre.
Voici quelques enseignements que nous pensons valables pour tout collectif portant un projet d'installation (en habitat réversible ou non) :

  • La reprise d'une activité économique locale est un facteur d'intégration puissant.
    Elle permet de mobiliser des habitant·e·s de la commune en faveur du projet d'installation.
    Toutefois, cela peut aussi représenter une charge supplémentaire pour le collectif, notamment si tous les membres ne souhaitent pas participer à l'activité en question. Un travail de fond est nécessaire pour clarifier les frontières entre projet d'installation et projet économique.

  • Pour les membres du collectif, s'installer en colocation sur le territoire visé est un facteur d'accélération du projet.
    D'abord vis-à-vis du territoire, car vivre proche du lieu d'installation futur permet de tisser les premiers liens sociaux avec les habitant·e·s. Ensuite vis-à-vis du collectif lui-même : les membres apprennent à vivre ensemble et ont plus de facilité à se projeter dans un mode de vie commun.

  • Une attention particulière doit être portée à la communication qui est faite autour du projet.
    Qu'elle provienne des porteur·se·s de projet, des élu·e·s ou des médias locaux, une communication claire et transparente autour d'un projet est un prérequis à son acceptation par les habitant·e·s.

  • Il est important que les habitats s'inspirent des traditions architecturales locales.
    D'une part, car ces traditions sont porteuses de sens : elles résultent de l'histoire séculaire du territoire et indiquent de fait des modes constructifs particulièrement adaptés aux conditions locales (climat, sols, ressources naturelles, etc.)
    D'autre part, car cela manifeste une démarche d'humilité de la part du collectif arrivant, ce qui facilite l'acceptation du projet d'installation par les habitant·e·s.
    Il est important de rechercher le juste équilibre entre écologie, accessibilité financière et respect des traditions locales.

  • Un projet d'installation collective en habitat léger est un processus itératif.
    C'est un chemin que nous devons apprendre à emprunter plusieurs fois en acceptant d'ajuster le cap, même si cela implique de se séparer de membres du collectif, de faire évoluer le projet économique, de faire des compromis avec son "idéal".

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