Action
Financements

Décider des modalités de dépenses communes

→ Aborder la place de l’argent dans un projet comme un hameau léger
→ Clarifier le rapport à l’argent de chaque membre d’un collectif d’habitat participatif
→ Repartir avec une gestion des premières dépenses du collectif émergent

Temps de lecture :
22
min.

INTRODUCTION

Se lancer dans un projet de hameau léger, c’est avant tout une aventure humaine et collective. Pourtant, un sujet revient souvent comme une source d’appréhension : l’argent. Comment le gérer à plusieurs sans créer de tensions ? Comment s’assurer que chacun·e se sente écouté·e et respecté·e dans ses contributions et ses besoins ? Cette action est faite pour vous accompagner dans cette étape délicate mais essentielle : décider ensemble des modalités de dépenses communes dès le début de votre projet.

L’argent n’est pas qu’une question de chiffres, il révèle le facteur humain d’un collectif. Dans un collectif, il peut devenir un levier de coopération ou, au contraire, une source de conflits s’il n’est pas abordé avec clarté et bienveillance. Ici, vous apprendrez à désamorcer les tabous, à identifier les premières dépenses et à mettre en place des outils simples pour une gestion transparente.

L’objectif est de transformer l’argent en un outil au service de votre projet, plutôt qu’en un sujet de discorde.

Déroulé de l'action

Pré-requis

Avant de plonger dans les dépenses communes, il est utile de bien comprendre le cadre juridique et financier d’un hameau léger. Nous vous invitons à consulter l’action Découvrir le montage juridique et financier d’un hameau léger. Cela vous permettra de mieux appréhender les modèles économiques possibles qui influencent la gestion de l’argent dans un projet de hameau léger.

Briser la glace sur le sujet de l’argent

L’argent : un tabou à déconstruire

Les Français·es ont la réputation d’avoir un rapport assez tendu à l’argent, ce qui en fait un sujet tabou, ou du moins sensible, difficile à aborder dans une discussion collective. Plusieurs raisons culturelles et historiques expliquent cette réticence (Janine Mossuz-Lavau, L'argent et nous, 2007) :

  • L’héritage paysan : dans les familles rurales, l’argent était rare et souvent caché, associé à une assurance contre les mauvaises récoltes.
  • L’influence du catholicisme : la religion chrétienne valorise la pauvreté et critique l’enrichissement personnel.
  • L’héritage marxiste : l’argent est parfois perçu comme un outil d’exploitation et d’inégalité sociale.

L’argent, ressource centrale dans nos sociétés, est à la fois un outil indispensable et une source majeure de tensions au sein des groupes humains.

Toute organisation humaine — famille, entreprise, association — repose sur la mise en commun de ressources, dont l’argent est souvent la plus cruciale. Dans une économie fondée sur l’échange, il permet d’accéder à des biens et services essentiels. Pourtant, sa gestion collective est souvent conflictuelle : faut-il dépenser ou épargner ? Comment répartir les contributions ? Qui bénéficie de l’argent commun ? Ces questions révèlent des divergences de valeurs et d’intérêts, fragilisant la cohésion des groupes.

Le silence autour de l’argent aggrave ces tensions. Chacun entretient un rapport différent à cette ressource, influencé par son éducation, ses valeurs et ses expériences. Certains le voient comme une sécurité à préserver, d’autres comme un moyen à dépenser rapidement, ou encore comme un outil d’investissement. Ignorer ces différences expose les collectifs à des malentendus et à des conflits.

Les projets de hameaux légers, et plus largement d’habitat participatif, n’échappent pas aux tensions que génère le sujet de l’argent. De nombreux collectif s’en sont faits les témoins.

Dans le cadre d’un projet de hameau léger, nous pensons que “parler argent” en collectif est un pré-requis pour se lancer dans l’aventure ! Nous vous conseillons d’amener ce sujet au centre de la table pour :

  • Mettre en lumière le rapport que chaque membre du collectif entretient à l’argent, et désamorcer les tensions qui pourraient naître des divergences exprimées.
  • Faire émerger le rapport que le collectif souhaite entretenir avec l’argent.
  • Faire le bilan de ses ressources financières, mettre en place des stratégies de financement et adapter le projet collectif en conséquence.
Illustration d’un temps d’atelier d’un collectif en hameau léger sur le thème de l’argent.
Illustration d’un temps d’atelier d’un collectif en hameau léger sur le thème de l’argent.

L’argent dans “la transition” : du rêve à la réalité

L’argent n’a pas de valeur intrinsèque : un billet de 100€ n’est qu’un symbole, dont la valeur repose sur un accord collectif. Il sert surtout à mesurer ce que nous attribuons comme valeur au travail (reconnaissance de notre production, sauf pour les capitalistes) et à la consommation (satisfaction de nos besoins et envies). Questionner son rapport à l’argent, c’est donc interroger sa relation au travail (Quelle valeur a mon temps ?) et à la consommation (Comment dépenser ou épargner ?).

Dans les projets d’habitat partagé et les écolieux, l’argent — et donc le travail et la consommation — suscite débats et fantasmes. Pour certains, il représente la reconnaissance de leur travail et un levier pour concrétiser des projets collectifs (achat de terrains, équipements, etc.). Pour d’autres, il incarne les travers du système marchand : exploitation, inégalités et consumérisme.

En réaction, des alternatives émergent : monnaies locales pour favoriser l’économie territoriale, mutualisation pour réduire les inégalités et financer des projets communs, ou encore sobriété matérielle, troc et don pour renforcer l’autosuffisance et la solidarité. Certains rêvent même de vivre sans argent.

Échangez en collectif sur les rapports à l’argent

Au sein d’un hameau léger, de nombreux sujets peuvent faire l’objet de discussions, d’arbitrages et de décisions impliquant de l’argent. Ils peuvent être regroupés en 4 catégories :

Recettes d’investissement :
• Quels sont les apports personnels possible ?
• Quels sont les accès aux financements bancaires individuels et collectifs ?
• Comment gérer les entrées et sorties du collectif avec des investissements déjà réalisés ou à venir ?
Dépenses d’investissement :
• Quels coûts d’aménagement du terrain ? (voirie, réseaux, divers)
• Quels coûts de construction des habitats individuels et des espaces communs ?
• Quels coûts de rénovation des habitats individuels et des espaces communs ?
Recette de fonctionnement :
• Quels sont les revenus et salaires personnels ?
• Quelles sont les aides sociales personnelles ?
• Quel revenus d’activités économiques peut-on aller chercher collectivement ?
Dépenses de fonctionnement :
• Quel montant de remboursement des dettes ? (bancaires ou autres) ?
• Quels montant du loyer du bail ?
• Quels montant des charges ? (eau, électricité, chauffage, internet, etc.)
• Quel montant pour les provisions pour des rénovations futures ou le remplacement d’équipements ?

Ce tableau très synthétique ne reflète que des grandes thématiques d’entrées et de sorties d’argent qui peuvent vous aider à nourrir vos premières discussions sur vos rapports à l’argent.

Au début de votre projet collectif, il vous sera difficile d’apporter une réponse anticipée et formalisée à tous les sujets liés à l’argent. Cela viendra avec le temps avec l’évolution de votre collectif et l’avancée de votre projet. Toutefois, il peut être intéressant dès maintenant d’échanger en collectif sur les rapports à l’argent.

Nous vous proposons ainsi de réaliser l’atelier Échanger sur les rapports à l’argent : convergences et divergences. Poser le sujet de l’argent au centre de la table n’est pas forcément facile dans un collectif. Cet atelier est une manière d’amener les membres de votre collectif à discuter d’argent sous un format cadré et ludique. Il vous permettra de :

  • questionner votre rapport à l'argent et le partager avec les membres du collectif,
  • identifier les ressources et les besoins financiers individuels et collectifs,
  • préparer la future allocation des ressources.

En complément de cet atelier, nous vous invitons à organiser des cercle de parole autour de l’argent afin d’avancer pas à pas sur ces questions et résoudre les tensions potentielles. Pour cela, vous pouvez consulter la ressource Animer un cercle de parole et d'écoute.

Nous vous proposons de vous nourrir des retours d’expérience que nous ont transmis des collectifs :

Les dépenses dans un projet de hameau léger

Dans un projet de hameau léger (comme dans beaucoup de projet), deux grands types de dépenses sont à prendre en compte :

  • Dépenses d’investissement : Ce sont des dépenses engagées pour obtenir un bénéfice futur et durable. Elle se distingue des dépenses courantes de fonctionnement qui sont récurrentes et servent au quotidien. Elles visent à financer quelque chose qui va durer sur le long terme, de nature ponctuelle contrairement aux coûts de fonctionnement qui reviennent régulièrement.
  • Dépenses de fonctionnement : Ce sont les dépenses qui sont réalisées une fois le projet mis en place, pour qu'il fonctionne. Généralement ces dépenses existeront toujours tant que vous vivez dans votre habitat.

Voici quelques exemples de dépenses :

Dépenses d’investissementDépenses de fonctionnement
Terrain (foncier)
Pilotage
Etudes
Honoraires
Travaux (aménagement et bâtis)
Assurances et frais bancaires
Impôts et taxe
Imprévus
Remboursement des emprunts
Loyer ou redevance d’un terrain (via bail de très longue durée)
harges (électricité, eau, etc.)
Entretien et maintenance
Achat de petit matériel commun
Assurances et frais bancaires
Impôts et taxe

Selon l’avancée du collectif, vous n’aurez pas à gérer les mêmes dépenses. Avec le temps et le montage de votre projet, vos dépenses répondront à vos réalisations :

  • Collectif en émergence : les premières dépenses sont souvent pour des premiers repas ou des vacances partagés, des déplacements pour visiter des lieux et d’autres projets inspirants ou encore l’achat de petit matériel comme de la papeterie pour travailler ensemble.
  • Projet en conception : Les dépenses d’investissement apparaissent avec les honoraires de professionnel·les pour concevoir le projet dans toutes ses composantes : aménagement, architecture, juridique, etc.
  • Projet en chantier : Les dépenses d’investissement concernent globalement les achats de matériaux, les prestations d’artisan·es et les dépenses de fonctionnement pour organiser les chantiers.
  • Projet installé : C’est surtout les dépenses de fonctionnement comme les loyers, le remboursement des dettes, les charges… qui sont les plus importantes même si il est possible de réaliser de nouveaux investissements pour améliorer le lieu de vie.

Définir la gestion des dépenses de son collectif

Il nous semble important de rappeler que la gestion des dépenses collective se construit au fur et à mesure de l’avancée d’un collectif. À l’émergence de ses premières dépenses, un collectif définit une première base qui va s’améliorer chaque année en fonction de l’expérience accumulée et des projections sur les périodes qui suivent.

1. Se donner de la visibilité sur les dépenses à venir

Sans visibilité, les dépenses peuvent devenir une source de conflit : "Combien va coûter le projet ?", "Qui va payer quoi ?", "Et si on manque d’argent ?". Anticiper permet de réduire l’incertitude et de prendre des décisions éclairées.

  1. Choisissez une période de projection
    • Pour un collectif en émergence : commencez par une période courte comme les 6 à 12 prochains mois.
    • Pour un projet plus avancé : élargissez à 3-5 ans pour inclure les investissements importants du projet. Pour cela, nous vous conseillons l’action Faire un premier budget prévisionnel.
  2. Lister toutes les dépenses envisagées sur cette période. Vous pouvez vous inspirer des exemples cités plus haut.
  3. Distinguer les dépenses d’investissement et de fonctionnement.
  4. Estimez les coûts de ces dépenses avec une marge de confort en cas d’imprévus.
📝 Conseil pratique : Utilisez un tableur pour classer les dépenses par catégorie et par priorité.

2. Définir les recettes et leur répartition

Sans recettes, pas de dépenses possibles ! Il vous faut identifier d’où vient l’argent pour réaliser les dépenses et comment cet argent est réparti entre les membres de votre collectif.

Pour les dépenses de fonctionnement : En fonction de ce que votre collectif prévoie de dépenser, plusieurs répartitions sont possibles :

  • Répartition par usage : les frais sont répartis en fonction de ce que chacun·e consomme. Par exemple : mettre un sous-compteur électrique ou d’eau pour que chacun·e paye l’électricité et l’eau en fonction de ses consommations.
  • Répartition égalitaire : chaque membre contribue au même montant (ex : X€/mois/personne). Il est possible de définir une clé de répartition par foyer (par exemple répartir le loyer du terrain par emplacement, qu’il y ait 1, 2 ou 4 personnes qui y habitent) ou encore par adulte (par exemple répartir le montant des charges communes par adulte en ne faisant pas payer les enfants).
  • Répartition proportionnelle : la contribution dépend d’une variable comme les revenus de chacun·e (ex : X% du revenu mensuel).

Il nous semble important d’échanger sur le financement de ces dépenses dès l’arrivée des premières mais aussi en projection des futures : Comment répartissez-vous les dépenses régulières ? Envisagez-vous de créer des activités économiques pour contribuer à ce fonctionnement ?

Pour les dépenses d’investissement : Ces dépenses sont bien plus importantes que le fonctionnement et vont nécessiter des appels de fonds plus importants. Voici quelques exemples de recettes possibles :

  • Apports ou prêts des habitant·es : Les membres du projet peuvent apporter ou prêter des sommes pour démarrer le projet.
    • Les montants peuvent être égalitaires ou proportionnelles, voir être nulles pour certaines personnes dans un besoin d’accessibilité au projet.
    • Ces sommes peuvent être apportées en une seule fois (via un apport avec droit de reprise ou un prêt) ou progressivement via une charge dédié avec les dépenses de fonctionnement.
    • Il faudra déterminer avec précision les conditions de reprise : en une seule dans le cas d’un départ, progressivement via des remboursements mensuels, etc.
  • Emprunts bancaires : Chaque individu dans le collectif emprunte (en fonction de ses capacités d’emprunt) ou le collectif regroupé en une personne morale emprunte pour tout le monde.
  • Prêts entre particulier : Le collectif emprunte auprès de particuliers qui souhaitent soutenir le projet (familles, amis, etc.).

Il nous semble important d’échanger dès l’émergence d’un collectif sur ces sujets de répartition de financement des investissements : Quelle somme souhaitez-vous que chacun·e apporte au projet ? Quelle capacités a chacun·e d’aller chercher des fonds auprès de banques ou de proches ?

3. Mettre en place un suivi des dépenses

Un suivi transparent des dépenses réalisées permet de garder une trace de ce qui a été dépensé, de rendre des comptes à tous les membres du collectif et d’adapter le budget en fonction des réalités.

Plusieurs outils sont possibles en fonction du niveau d’avancement d’un collectif :

  • Collectif en émergence : Utilisez des applications simples comme Tricount ou Splitwise pour suivre les dépenses entre amis ou créez un tableur partagé avec la liste des dépenses (date, montant, catégorie, payeur·euse, etc.)
  • Collectif structuré : Passez à un logiciel de comptabilité (Basicompta, AssoConnect, etc.) pour suivre les dépenses, générer des bilans, suivre les dettes et créances et préparer les déclarations fiscales si nécessaire.

Vous pouvez également créer un rôle dédié à la trésorerie pour centraliser les dépenses (et les justificatifs si besoin), mettre à jour le suivi régulièrement et rendre compte dans des réunions régulières dédiés aux finances.

4. Choisir des moyens de paiement adaptés

Les moyens de paiement évoluent avec la maturité du collectif. Bien les choisir, c’est gagner en efficacité et en sécurité.

Un collectif en émergence commencera généralement par des premières dépenses dont chaque membre gère de son côté (exemple : un repas en auberge espagnole). Un collectif formalisé en une personne morale (exemple : association) pourra ouvrir un compte bancaire à son nom et ainsi avoir des moyens de paiement sur une même enveloppe commune alimentée par tous·tes les membres.

Le choix d’une banque pourra se faire selon les critères du collectif (éthique, proximité, coût, etc.).

Aller vers un budget prévisionnel

Une fois des bases posées, une prochaine étape dans la suite de cette action sera d’élaborer un budget prévisionnel détaillé. Cela vous permettra de :

  • Projeter les dépenses et recettes sur plusieurs années.
  • Identifier les besoins de financement externes.
  • Adapter le projet en fonction des ressources disponibles.

Pour aller plus loin, consultez l’action Faire un premier budget prévisionnel du module Définir et écrire le projet commun.

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